Pologne : menaces contre un historien de l’antisémitisme
Le livre de l’historien polonais Jan Tomasz Gross "La Peur" (en polonais Strach), sorti dans les librairies polonaises le 11 janvier donne lieu à une campagne d’intimidation
judiciaire et médiatique contre son auteur. Il relate pourtant des faits établis et connus.
Les juifs polonais rescapés - en toute petite proportion- de la Shoah ont été victimes d'un antisémitisme généralisé dans leurs pays, au lendemain de la guerre et ont subi une épuration
ethnique violente.
Le régime stalinien de l’époque n’a rien fait pour combattre cette persécution qu’il attribuait uniquement à des « groupes fascistes ».
La hiérarchie catholique demeurée très puissante est toujours restée marquée par son antisémitisme militant d’avant-guerre. Le cardinal Hlond qui dirigeait le clergé polonais après-guerre et a
refusé à l’époque toute condamnation des violences antisémites, avait lui-même publié en février 1936 une « lettre pastorale » destinée à être lue dans toutes les Eglises, dénonçant les Juifs qui
« combattent l’ Eglise catholique. Libres-penseurs, ils représentent l’avant-garde de l’athéisme du bolchevisme et de la révolution… Les Juifs propagent la littérature pornographique,
commettent des fraudes, pratiquent l’usure et sont même impliqués dans l’esclavagisme… »
Cette atmosphère de persécution est bien connue et symbolisée par le pogrom de Kielce, le 4 juillet 1946. Quarante juifs rescapés de la Shoah y furent massacrés par la foule, après des rumeurs
infondées selon lesquelles un enfant aurait été tué par des juifs. A cette époque les violences étaient quotidiennes. Des juifs étaient précipités hors des trains, battus, assassinés.
Plusieurs livres ont rendu compte de cette période, dont en France l’ouvrage de Marc Hillel « le massacre des survivants » paru en 1985 (Plon).
C’est l’autorité et la reconnaissance internationales de Jan Gross, professeur à l’Université de Princeton qui poussent les autorités polonaises à recourir à l’intimidation. Son précédent
ouvrage publié, en 2000, "Les Voisins", traitait du massacre de Jedwabne perpétré en juillet 1941. Des centaines de juifs y furent tués ou brûlés vifs par leurs voisins catholiques, en
dehors de toute intervention directe des nazis. Il avait provoqué un débat national et entraîné des excuses officielles du président polonais (de gauche) de l’époque.
Le parquet de Cracovie a ouvert une enquête préliminaire pour vérifier si l'auteur ne s'est pas rendu coupable de "diffamation publique contre la nation polonaise", ce qui constitue un
délit selon le code pénal polonais. Amendé en octobre 2006, sous l'impulsion de la droite conservatrice des frères Kaczynski qui a été battue lors des récentes législatives, l'article 132 prévoit
jusqu'à trois ans de prison pour "quiconque impute à la Nation polonaise la complicité, l'organisation ou la responsabilité de crimes communistes ou nazis". Cette loi extravagante fait partie de
l’arsenal répressif mis en place par le gouvernement de la droite radicale allié aux partis de l’extrême droite antisémite (voir nos articles précédents sur la Pologne). Sa
constitutionnalité est actuellement étudiée par la Cour suprême du pays.
Mais Jan Gross n’a pas l’intention de se laisser intimider. Il a déclaré vouloir faire toute la lumière sur cette époque. Il est prêt à faire venir à la barre d’un éventuel procès des témoins,
catholiques et juifs, qui décriront ce qui s’est passé exactement en Pologne après la guerre.
Jan Gross lui même a du quitter le pays en 1968 lors d’une nouvelle campagne antisémite menée par la bureaucratie stalinienne.
Peut on espérer que ce nouveau scandale entraîne une réflexion de la société polonaise, de la jeunesse, à propos de l’antisémitisme qui irrigue l’histoire politique et culturelle de
ce pays ?
MEMORIAL 98
Par memorial98
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